Portrait de chef : Sophie Tabet, la généreuse
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Portrait de chef : Sophie Tabet, la généreuse

D’origine libanaise, grandie à Montréal, formée en France et passée par l’Italie, la chef du restaurant Chez Sophie amène un parfum différent dans Griffintown…

«T’es la personne la plus paresseuse que je connaisse, mais dans la cuisine tu te mets à fond!» Alors qu’elle est étudiante en design, la jeune Sophie Tabet fait des sandwiches dans un café pour se faire un peu de sous – et elle découvre qu’elle adore cuisiner. Cette petite phrase lancée par une amie la fait donc réfléchir sur son orientation professionnelle… Quand elle ose enfin annoncer son choix de carrière à ses parents, son père l’inscrit à l’Institut Paul Bocuse; quitte à vouloir devenir chef, autant mettre toutes les chances de son côté!

«En France, j’ai appris la rigueur, le sérieux, le savoir-faire, le perfectionnement, raconte Sophie. J’ai le souffle pour durer, et ça, c’est la France qui me l’a donné. Avant j’étais paresseuse et timide…» Après sa formation, Sophie travaille dans quelques établissements en Europe, dont les triplement étoilés L’Astrance à Paris et le Dal Pascatore en Italie. C’est d’ailleurs dans ce pays qu’elle rencontre celui qui deviendra son mari, le sommelier Marco Marangi. Le couple lance alors son premier restaurant à Beyrouth.

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Mais la chef n’a jamais oublié le Québec où elle a grandi… «J’ai toujours eu l’intention de revenir à Montréal. J’attendais d’être prête, d’avoir quelque chose à offrir aux Québécois.» Après des vacances à Montréal, c’est son mari, conquis par la ville, qui la pousse à y revenir pour de bon. Sophie se sent prête: elle a enfin l’investissement financier, une bonne expérience professionnelle et une certaine personnalité dans sa cuisine. Mais, prudente, elle commence par travailler six mois dans un autre établissement, Primo Secundo. «Je voulais respirer un peu avant d’ouvrir mon propre resto…»

Surtout, la chef veut analyser plus le milieu de la restauration montréalais, où les nouvelles adresses apparaissent tout le temps sans forcément réussir à survivre une année. «À Montréal, c’est un peu comme au Liban: les restos ne durent pas. Je voulais comprendre ce phénomène et ses raisons, pour ne pas tomber dans le piège et au contraire tenir dans la durée.» En 2013, Chez Sophie ouvre ses portes sur la rue Notre-Dame Ouest, dans Griffintown.

Voyages, design et peinture

Au début, on lui reproche que la déco du resto est trop simple, voire qu’il n’y a pas de décor; la chef est prudente et y va graduellement dans les dépenses et l’installation, aménageant petit à petit. Tous les six mois, une nouveauté vient parfaire le décor. Elle tient bien sûr le restaurant avec Marco, son meilleur allié. «On s’est connus au travail. Je ne sais pas travailler sans lui. Ça fait dix ans qu’on fonctionne comme ça, et pour le moment ça se passe bien!» On retrouve d’ailleurs ses origines dans la carte des vins du resto, qui fait la part belle à l’Italie.

Sa cuisine? Sophie la définit comme une cuisine française, avec des touches d’un peu partout qui dépendent de ses voyages – en ce moment, c’est le Mexique qui influence ses plats. Si elle dit ne pas cuisiner comme les Québécois, elle s’est adaptée à la clientèle d’ici. «On cuisine avant tout pour les autres! Les Québécois aiment essayer énormément de saveurs, expérimenter de nouvelles choses.  Mais je ne veux pas qu’ils soient déstabilisés non plus; je tiens au confort, à ce que les clients se sentent bien avant tout.»

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Chez Sophie, c’est cette bonne adresse un peu discrète qu’on conseille à ses amis. Le service est élégant et discret, le resto sobre et de bon goût, l’accueil distingué sans être pompeux. Une belle découverte, un petit joyau de Griffintown qui sait se démarquer des adresses voisines où l’on va pour être vu et où la facture ne se rapporte pas toujours à la qualité.

C’est un vrai repas digne de certains restos gastronomiques, tout en finesse et en saveurs, et avec un excellent rapport qualité-prix – cela fait près d’un an que je donne la même réponse lorsqu’on me demande mon resto favori du moment; cette fois, je crois que j’ai trouvé ma nouvelle adresse. La carte fait la part belle aux produits de saison avec une jolie touche créative, et la section Primi Piatti nous emmène tout droit en Italie avec ses saveurs gourmandes et magnifiquement accordées.

Sophie intègre notamment à son menu de nombreux produits québécois qu’elle a découvert ici. Sa cuisine est aussi influencée par ses études en design graphique et son intérêt marqué pour la peinture: «Ça m’aide au niveau des couleurs, dans ma manière de les associer, pour la symétrie dans les assiettes…» Et l’influence du Liban, on la retrouve où? «Nulle part! À part dans le millefeuille à la pistache, rit la chef. La cuisine libanaise, je l’adore mais je ne sais pas la cuisiner.»

La générosité: le maître-mot

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Les valeurs libanaises vont en tout cas se retrouver dans l’accueil et le service, marqués par la générosité. «Moi, je ne dis jamais non. J’offre beaucoup de choses, comme les mignardises…» À une famille dont la table n’était pas prête à leur arrivée au resto, elle a offert le repas au complet. À ces clients qui semblaient loin d’être rassasiés au moment de partir, elle leur a proposé un deuxième plat gratuitement.

«Malheureusement, les restaurateurs ne pensent qu’à facturer aujourd’hui, regrette la chef. Mais il faut surtout penser à demain, et faire en sorte que le client apprécie vraiment son expérience. Moi, je veux que mes clients reviennent.» Et c’est réussi: plus de 80% de la clientèle de Chez Sophie sont des réguliers. Les restaurants gastronomiques et les prix souvent exorbitants qui viennent avec, elle est contre. «C’est ridicule de claquer autant d’argent dans un resto! Surtout que de ce fait on n’y va qu’une fois par an…»

Par contre, Sophie regrette que Montréal manque de (bons) restos libanais. «Il n’y a que le restaurant syrien Damas qui a tout compris. Et ça m’énerve que ce ne soit pas un Libanais qui y ai pensé!», rit la chef. Ses projets pour le futur? Écrire un livre de cuisine, pourquoi pas… «J’ai donné beaucoup de cours de cuisine, et j’ai remarqué que souvent les gens ne savaient pas quoi cuisiner à la maison, comme plats simples et bons.»

Quant à faire perdurer Chez Sophie, elle ne s’inquiète pas trop. La faible espérance de vie de la plupart des restos montréalais ne lui fait pas peur – au contraire, ça montre que les tendances sont éphémères et que seul le solide reste. «C’est plutôt rassurant de voir qu’on revient toujours à nos racines, que les classiques survivent à la cuisine fusion ou moléculaire.» Et si elle trouve que la rigueur française manque un peu au Québec, un peu trop relax, elle ne regrette pas une seconde son choix de venir ici. Et nous non plus!

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Chez Sophie
1974, rue Notre-Dame Ouest – Montréal
438 380-2365
www.chezsophiemontreal.com